Le 1er septembre 1944, un arrêté préfectoral procède à la dissolution du conseil municipal de Sens. Ce conseil était dirigé depuis 1935 par Lazare Bertrand qui avait été confirmé dans ses fonctions par le gouvernement de Vichy en 1941.

Le même jour, un second arrêté préfectoral désigne les membres de la « Municipalité provisoire de la Ville de Sens ». Le maire désigné est Maxime Courtis. La municipalité comprend vingt-deux personnes de toutes opinions politiques, du parti communiste à la droite non ralliée à Vichy, et de toutes catégories socio-professionnelles. Elle comprend également, et pour la première fois, deux femmes : Mme Fourré et Mme Guimard. Mme Guimard avait été arrêtée le 30 octobre 1942 pour avoir envoyé à son neveu, Roger Guyon, prisonnier au Stalag I A, près de Königsberg, une correspondance interdite. Elle avait caché dans le double fond d'un pot de confiture une lettre de quatre pages exposant la situation internationale et exprimant sa confiance dans la défaite finale de l'Allemagne. Elle avait été condamnée à deux ans de prison. Emprisonnée à Auxerre, elle fut transférée au camp des Hauts-Clos, à Troyes, en avril 1943. Elle y manifesta une attitude patriotique qui lui valut d'être inclue dans un convoi qui devait la conduire en déportation. Elle ne dut son salut qu'à son courage : elle sauta du train en marche aux environs de Chaumont, avec deux amies. Elle regagna Paris, où elle vécut sous une fausse identité jusqu'à son retour à Sens, le 23 août 1944. L'article 2 et l'article 3 de l'arrêté préfectoral apportaient deux précisions : « Article 2. MM. Lazare Bertrand, Léon Vernis, Jean Mader, Docteur André Ragot, actuellement détenus en Allemagne, sont nommés symboliquement membres du conseil municipal de la ville de Sens pour rendre hommage à leurs sentiments patriotiques. Article 3. M. Lazare Bertrand reprendra s'il le désire la fonction de Maire provisoire de la ville de Sens à son retour de captivité en remplacement de M. Courtis qui accepte. »

Jean Mader, André Ragot et Léon Vernis étaient tous trois des résistants sénonais qui avaient étaient déportés. Lazare Bertrand avait été arrêté comme otage le 14 juin 1944 et lui aussi déporté. Il bénéficiait du statut de « proéminent ». Ces différences de statut étaient alors inconnues et l’on n’avait aucune nouvelle de tous ceux qui avaient été déportés en Allemagne. La déportation du maire de Sens explique que Maxime Courtis, dont les opinions politiques étaient opposées à celles de Lazare Bertrand, ait tenu à ce que l'arrêté préfectoral lui laisse la possibilité de reprendre ses fonctions à son retour. Cette situation politique est très originale, car dans la quasi-totalité des municipalités, les maires désignés par Vichy furent révoqués et frappés d'indignité nationale.

La cérémonie d'installation de la municipalité provisoire se déroule le dimanche matin 10 septembre 1944 à l'Hôtel de Ville, en présence du préfet, du sous-préfet, d'un officier britannique, d'un officier américain et d'un officier FFI. Au milieu de la salle, face à celui du maire, le fauteuil vide barré d'un ruban tricolore de L. Bertrand ; lui font face les trois sièges également ornés d'un ruban tricolore de Messieurs Vernis, Mader et Ragot. De retour à Sens en mai 1945, Lazare Bertrand ne souhaita pas reprendre sa fonction de maire ; demander à le faire aurait d'ailleurs posé de réels problèmes dans le contexte politique de la Libération.

La municipalité provisoire se présente au suffrage des électeurs et, pour la première fois, des électrices, lors des élections municipales du 29 avril 1945. Conduite par Maxime Courtis, sous l'appellation de « Liste Républicaine des Mouvements Unis de la Résistance », elle se réclame du programme du Conseil National de la Résistance. Les Sénonais lui accordent une très large confiance : il y a moins de 20% d'abstentions et Courtis obtient 83% des suffrages exprimés.

Sources : Drogland Joël, Histoire de la Résistance sénonaise, Auxerre, ARORY, 1998, 258 pages. Drogland Joël, Les carnets de Lazare Bertrand, ANACR-SAS, 1999, 127 pages.

Joël Drogland

© Arory  •  Site réalisé par Thierry Roussel - Creacteurs Studio