21 août 1944 : la libération de Sens

1- L’arrivée des Américains

 

La libération de Sens est originale au sein du département de l'Yonne. C'est en effet la seule ville à être située sur l'itinéraire de la IIIème Armée américaine et à avoir été libérée par elle. L'événement fut très rapide. Il n'y eut que quelques combats assez brefs et très localisés qui durèrent le temps d'un après-midi.

Les Américains qui entrent à Sens au début de l'après-midi du lundi 21 août 1944 font partie du 6ème Régiment de cavalerie, unité de reconnaissance du 12ème Corps d'armée, lui même intégré à la IIIème Armée du général Patton. Le 6ème Régiment de cavalerie était une unité de reconnaissance que Patton se plaisait à nommer sa « cavalerie privée ». Cette unité se caractérisait par sa rapidité et sa mobilité : composée de Jeeps armées, de half-tracks, de M 8 (voiture blindée armée de canons de 37 et de mitrailleuses lourdes), véhicules par ailleurs presque tous trafiqués par les mécaniciens de l'unité afin de les rendre plus rapides et plus autonomes. Il n’empruntait que les routes départementales, les chemins vicinaux et au besoin coupait à travers champs. Il était en liaison permanente et directe avec le QG de Patton sans être astreints à emprunter la voie hiérarchique officielle ainsi qu’avec de petits avions Piper de reconnaissance.

Partis le matin de Fay-aux-Loges, à l'est d'Orléans, le 6ème Régiment de cavalerie contourna Montargis. Les forces allemandes de Sens qui étaient en contact radio avec celles de Montargis recevaient donc des renseignements leur indiquant que les Américains n'étaient pas encore arrivés à Montargis alors qu'ils avaient déjà dépassé la ville.

Arrivés en haut du Chemin Neuf à Paron vers 13h15, les premiers éléments du 2ème Escadron constatent que les ponts sur l'Yonne sont intacts ; les petits avions Piper de reconnaissance que les Sénonais commencent à observer d'un oeil curieux, les préviennent que Sens n'est pas occupé par des forces allemandes considérables. Contact radio est alors pris avec le PC de la IIIème Armée installé en forêt d'Orléans. Le 6ème Régiment de cavalerie reçoit l'ordre d'attendre quelques renforts. Arrivent des éléments du 11ème Régiment de cavalerie venus du nord (région de Villeneuve-la-Guyard) puis du 2ème Régiment de cavalerie (venu du sud) et enfin du 3ème Régiment de cavalerie.

Au carrefour de Villeroy, les Américains avaient vu arriver les hommes du maquis Kléber. Ce maquis dépendant du réseau Jean-Marie Buckmaster avait été informé par l'état-major allié de l'arrivée des unités de reconnaissance. Les hommes de « Kléber » sont montés dans cinq tractions avant. Ils ont des armes et des uniformes anglais. Ils ne sont pas incorporés dans les FFI.

Vers 14h30, les Américains précédés des hommes de « Kléber » dans leurs tractions, descendent le Chemin neuf ; la chaleur est lourde, l'orage menace. Les Sénonais vont être complètement surpris de l'arrivée des Américains ; les Allemands ne le seront pas moins.

 

Sources. Témoignage de M. John Guint, caporal au 6ème Régiment de cavalerie de l’armée Patton (1996). Drogland Joël, Histoire de la Résistance sénonaise, Auxerre, ARORY, 2ème édit 1998, 258 p.

 

Joël Drogland

 

2- Les combats dans la ville

 

En ce début d'après-midi, les sédentaires FTP de Raymond Mare et de Gilbert Praz sont entrés en action. Ils neutralisent les Allemands qui travaillaient à la boulangerie de l'Econome, située dans les actuels bâtiments de la Poterne et s'emparent de leurs armes.

Quelques FTP se dirigent ensuite vers le collège, actuel Collège Montpezat, occupé par des forces allemandes depuis une semaine. Ils décident de surveiller ses abords à partir des rues qui y accèdent.

Les Allemands, surpris, organisent leur défense. Les FTP décident d'encercler le bâtiment. Estimant qu'ils ne sont pas suffisamment armés, ils envoient l'un d'entre eux, Piaget, à la rencontre des Américains. Il part à bicyclette afin de demander de l'aide et descend la Grande Rue.

Pendant ce temps, l'armée américaine parcourt la rue Emile Zola où un Allemand, juché sur l'aile d'un camion, est tué d'une rafale de mitrailleuse. Ils arrivent au pont. D'abord stupéfaite, la population commence à laisser éclater sa joie, les scènes d'enthousiasme se multiplient mais vont bientôt être tempérées par la pluie qui commence à tomber et par les rafales de mitrailleuses des premiers combats.

Sur le pont, le FTP Piaget venu du collège a rencontré les maquisards du groupe Kléber et les soldats américains. Il les informe des emplacements où une résistance allemande est possible.

Parmi les troupes allemandes, c'est la panique. Des témoins voient le Kommandant faire ses bagages en catastrophe, les charger dans un véhicule automobile et fuir sur la route de Paris. Ceux qui restent se mettent en position de défense

La colonne blindée américaine qui a traversé l'Yonne se divise alors en deux. Les uns empruntent la Grande Rue (où un Feldgendarme est abattu) et se séparent en arrivant rue de la République. Une partie gagne la place de la Cathédrale, traverse la place Drapès, remonte la rue Thénard et arrive place des Héros. L'autre partie de cette colonne a remonté la Grande Rue au-delà de la rue de la République (actuelle rue de la Résistance). Les autres suivent les Promenades et arrivent place des Héros. Tous prennent alors la rue d'Alsace-Lorraine, la rue du Puits de la Chaîne et la route de Saligny. Place Drapès et place de la Cathédrale, les Sénonais enthousiastes sortent les drapeaux français.

Mais la ville n'est pas encore libérée. Tous les Allemands n'ont pas fui et beaucoup se sont retranchés dans divers bâtiments publics. Les Américains sont trop pressés pour livrer ces combats. Une délégation du Front national a rencontré trois officiers américains à la sous-préfecture. Les FFI se voient confier la destruction des derniers foyers de résistance allemande.

Ce sont donc les FTP, les maquisards du groupe Kléber ainsi que des hommes du groupe Ferry qui ne sont pas partis au maquis avec lui, auxquels s'ajoutent des membres de l'Organisation civile et militaire (OCM) qui vont, entre 16h et 18h réduire les îlots de résistance allemande. Ils sont aidés au Séminaire et au Collège de Filles par les tirs de blindés américains. D'autre part, nombreux sont ceux qui, au dernier moment, veulent rejoindre les rangs des FFI.

Les Allemands qui s'étaient retranchés dans la cathédrale ainsi que ceux qui occupaient encore la Feldgendarmerie et la Kommandantur se rendent facilement. A la Feldgendarmerie avaient été entreposées toutes les armes et les munitions que l'occupant avait saisies dans le Sénonais depuis quatre ans, en particulier les fusils de chasse. Les FFI s'en emparent. L'assaut et la prise du bureau de poste sont un peu plus difficiles car les Allemands y sont mieux armés et offrent une plus grande résistance. Le Collège de Filles abrite un groupe d'Allemands qui est réduit au silence par le tir d'un coup de canon par un blindé américain. Le Séminaire, bien que gravement endommagé par le dernier bombardement abrite toujours des troupes d'occupation. Les FFI s'y rendent avec un blindé américain. Deux d'entre eux sont tués par un tir allemand. Quelques combats ont lieu au lycée, rue Thénard. Des résistants du groupe de Soucy reconstitué occupent la Manutention, rue Victor Guichard. Ils y font une trentaine de prisonniers.

C'est au Collège de Garçons, actuel collège Montpezat, que les combats sont les plus longs. Le car allemand stationné devant la porte principale du collège est incendié par l'action combinée des grenades lancées par les FFI et d'une fusillade déclenchée par un char américain. Une douzaine de FFI parviennent à pénétrer dans la cour, les Allemands se retranchent puis peu après se décident à se rendre, commandant en tête, suivi par trois capitaines, des sous-officiers et des soldats. En tout, environ quarante à cinquante prisonniers. Vers 18h les combats ont cessé. Les officiers américains quittent la sous-préfecture.

Le bilan de la journée ne peut être établi avec certitude : aucun document officiel ne semble avoir été dressé peu après les événements et les chiffres diffèrent selon les sources. Ils sont approximativement les suivants : une vingtaine de morts (dont cinq FFI et trois civils), un nombre de prisonniers compris entre cent quinze, chiffre donné par le Sénonais Libéré du 23 septembre 1944, et trois cents à quatre cents, chiffres très souvent repris par la suite mais que rien n'atteste et qui semblent exagérés.

Le défilé des blindés de la IIIème Armée se poursuivit jusqu'à 22h, sous la pluie et les acclamations d’une foule en délire. A 5h15 le 22 août 1944, l'armée américaine repart. Elle suit un itinéraire parallèle à la RN 60.

 

Sources : Témoignages recueillis auprès de la population sénonaise. Articles publiés dans L'Yonne Républicaine et Le Sénonais libéré, en particulier à l'occasion du 1er, du 10ème, du 20ème et du 25ème anniversaire de la Libération. Drogland Joël, Histoire de la Résistance sénonaise, Auxerre, ARORY, 2ème édit.1998, 258 pages.

 

Joël Drogland

Villeneuve-sur-Yonne le 23 août 1944

 

3- La Libération du Sénonais et le drame de la route de Soucy

 

Le bilan de la journée du 21 août à Sens ne peut être établi avec certitude : aucun document officiel ne semble avoir été dressé peu après les événements et les chiffres diffèrent selon les sources. Ils sont approximativement les suivants : une vingtaine de morts (dont cinq FFI et trois civils), un nombre de prisonniers compris entre cent quinze, chiffre donné par le Sénonais Libéré du 23 septembre 1944, et trois cents à quatre cents, chiffres très souvent repris par la suite mais que rien n'atteste et qui semblent exagérés.

Le défilé des blindés de la IIIème Armée se poursuivit jusqu'à 22h, sous la pluie et les acclamations d’une foule en délire. A 5h15 le 22 août 1944, l'armée américaine repart. Elle suit un itinéraire parallèle à la RN 60.

Ce sont les groupes armés de la Résistance locale qui libèrent les villes environnantes. Ils entrent à Pont-sur-Yonne, désertée par les Allemands, le 21 août et à Villeneuve-sur-Yonne le 22 août 1944. Chéroy n’est libéré que le 23, après que la cinquantaine d'Allemands qui y stationnent encore se soient facilement rendus. Villeneuve-l'Archevêque est libérée le 24 août après un violent combat. Une première tentative le 22, s'était soldée par un échec. Les Allemands occupaient solidement le secteur de Molinons qui ne fut repris que le soir du 23 août. Les Américains se heurtèrent à une tentative de contre-offensive ayant pour objectif la reprise de la ville de Sens. Elle était menée par la 50ème Brigade SS qui venait, avec la 52ème, d'être amenée en toute hâte du Danemark où elles stationnaient. La mission qui leur était assignée était d'interdire aux Américains le franchissement de la Seine dans le secteur de Troyes. Le même jour les Américains entrent à Villeneuve-la-Guyard après que le maquis d'Henri Ballot et de Verlick eut pris le contrôle de tout le secteur de Michery, Courlon, Sergines et Vinneuf.

Le 21 août 1944, à Soucy comme partout l‘émotion est forte. Quelques hommes se rassemblent, désireux de participer à ces événements tant attendus. Vers 18h, ils se rendent chez René Marault en qui l’on a confiance et qui fait figure de responsable de la Résistance locale. Les hommes se distribuent quelques armes hétéroclites puis se dirigent vers le domicile de Pannier qui habite Jouancy et qui est un des rescapés des arrestations d’octobre 1943.

Le matin du 22 août ce petit groupe décide d’aller à Sens pour y chercher des armes. On décide de réquisitionner la moto de Wilhem Bos qui travaille chez son beau-frère à la ferme de Jouancy ainsi qu’une camionnette. Les chauffeurs acceptent de bon gré ces réquisitions mais demandent à conduire eux-mêmes leur véhicule. La camionnette part pour Sens avec cinq personnes et la moto avec deux passagers, W. Bos et Jean Dumont, un ancien sous-officier du 4ème Régiment d’Infanterie.

Sur la route du retour, le matin du 22 août vers 8h00, la moto se trouve face à un véhicule allemand. Ses occupants ont disposé une mitrailleuse sur le bord de la route, près d’un petit champ de maïs. Le conducteur de la moto, sans doute surpris au dernier moment, ne peut faire demi-tour. Les Allemands tirent une rafale de mitrailleuse MG 42 qui tue sur le coup W. Bos et Jean Dumont. Un monument commémore l’événement à l’endroit exact où il s’est produit.

 

 

Sources : Témoignage de Jean Paquet (1998). Témoignage de René Marault (1996). Témoignage de M. Michon (2002). Témoignage d’Henri Bernard (2000). Drogland Joël, Histoire de la Résistance sénonaise, Auxerre, ARORY, 2ème édition, 1998, 258 pages.

 

Joël Drogland

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