Le dimanche matin 3 septembre 1944, à l’Hôtel de Ville d’Auxerre a lieu la cérémonie officielle d’installation de la nouvelle municipalité, en présence notamment de Paul Gibaud, préfet de l’Yonne et de Emile Fovet, président du Comité départemental de Libération (CDL).

La séance est ouverte par Paul Gibaud qui procède à l’appel nominal des membres du conseil municipal puis prononce le discours d’installation. Pour répondre aux interrogations de la population auxerroise qui s’est étonnée et parfois émue du remplacement de l’ancienne municipalité dirigée par Jean Moreau par une nouvelle équipe, le préfet rappelle d’abord que « la délégation nommée par Vichy lui a remis spontanément sa démission ». Il précise ensuite que les instructions du Gouvernement provisoire obligent à « remplacer les municipalités nommées par Vichy et celles qui se sont mises à son service ». Il souligne qu’ « entre le régime d’hier au service de l’Allemagne et le gouvernement du général de Gaulle au service de la patrie, il doit y avoir une coupure nette ». Dans la suite de son discours, après avoir rendu hommage au général de Gaulle, aux Alliés anglais, russes et américains, aux résistants hommes et femmes, et aux maquisards, le préfet rappelle qu’il reste beaucoup à faire pour rétablir une vie normale dans le département : ravitailler les villes, organiser les secours aux réfugiés, aux sinistrés des bombardements, aux chômeurs, reconstruire ce qui a été détruit, réparer les moyens de communication. Alors que la situation reste encore peu sûre, du fait du passage de convois allemands en retraite à travers la région, il faut aussi « châtier les traîtres, mettre les collaborateurs en sûreté, arrêter les trafiquants du marché noir… ». Le préfet termine son discours par un appel à l’union et à l’entente, demandant instamment que « cesse toute action de nature à compromettre l’union plus que jamais indispensable » et proclamant la nécessité que le peuple reste fraternellement uni pour créer « une République forte, juste, humaine et sociale ».

Après ce discours très applaudi, Paul Gibaud cède le fauteuil présidentiel au docteur Moutarde, chef de la nouvelle municipalité. Celui-ci prononce alors un discours dans lequel il avertit les membres de la nouvelle équipe des difficultés qui l’attendent : « Nous avons été nommés et non pas élus, et nous n’aurons pas l’appui immédiat de nos concitoyens. Ils nous jugeront à nos actes ». Rappelant qu’il n’a jamais fait de politique, n’a jamais été inscrit à aucun parti et n’a nulle ambition politique, il affirme qu’il n’a accepté les fonctions de maire que par devoir patriotique et qu’en conséquence il se retirera dès que les difficultés auront été surmontées. En proclamant : « Je veux que notre conseil municipal provisoire ne fasse que de l’administration », il fixe les tâches prioritaires de son équipe : rétablir le calme, aider les prisonniers et leurs familles, reconstruire, secourir les sinistrés, rétablir les finances, et ce « en dehors de toute agitation politique ». Il termine par un hommage à la municipalité vichyste sortante : « Nous essayerons de faire aussi bien que vous ».

La séance est levée après l’élection d’un secrétaire, Roland Souday, plus jeune membre de l’assemblée et membre du parti communiste. Les appels au calme et à l’union contenus dans les discours du préfet et du nouveau maire font clairement allusion à la situation assez trouble que connaît Auxerre depuis la Libération, le 24 août. Des tensions assez fortes, allant même jusqu’à faire craindre le risque d’affrontements armés, se révèlent entre les différents mouvements de Résistance, notamment entre les groupes FTP et les groupes non-communistes. Certains chefs de maquis procèdent à une chasse à l’homme, dirigée contre des personnes accusées de collaboration ou de dénonciations ; des enlèvements souvent suivis d’exécutions sommaires ont lieu, des « collabos » sont menacés et molestés, des femmes accusées d’avoir entretenu des relations avec des soldats allemands sont tondues. Même au niveau de l’état-major, des dissensions sérieuses existent entre les chefs FFI, notamment entre le colonel « Chevrier », chef de l’état-major FFI et le chef du National Maquis, Bernard Cunin (« Georges »).

Le préfet s’inquiète de cette situation, de ses répercussions sur une population déboussolée par des agissements violents et illégaux, et par les dissensions qui éclatent au grand jour au sein de la Résistance qu’elle croyait unie. Le préfet et le maire savent bien par ailleurs que la plupart des Auxerrois ont apprécié la gestion prudente du maire destitué, Jean Moreau, pendant l’Occupation. Ces habitants s’inquiètent de son remplacement par une équipe nouvelle, constituée de personnes souvent peu connues, et dont certains sont des communistes notoires. De plus, de nombreux Auxerrois, en particulier les notables, sont convaincus que Jean Moreau a eu, de façon discrète mais certaine, une attitude de résistance contre les volontés de l’occupant. D’où la prudence du discours du nouveau maire, qui se garde bien de dénoncer l’ancienne municipalité et au contraire s’efforce de se placer dans le sillage de son action.

Sources : L’Yonne Républicaine, lundi 4 et mardi 5 septembre 1944.

Claude Delasselle

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