17 mai 1941, nouveau conseil municipal à Sens

La campagne des élections municipales de 1935 à Sens fut très passionnée. Le docteur André Dupêchez se mit à la tête de la droite locale et partit à l’assaut de la mairie détenue depuis quarante ans par le parti radical. Il remporta les élections et fut élu maire le 19 mai 1935. Second de sa liste, architecte sénonais, Lazare Bertrand devint son premier adjoint. Peu de temps après s’ouvrait l’« Affaire Dupêchez », une série d’épisodes politico-rocambolesques. Victime de deux attentats consécutifs que la droite imputa à l’opposition de gauche et que cette dernière présenta comme étant liés aux troubles liaisons privées du docteur, celui-ci fut amené à démissionner en décembre 1935 et à se représenter dans le cadre d’élections partielles.

La gauche remporta ses élections partielles, Dupêchez fut battu, mais la droite conserva la majorité du Conseil municipal, avec quinze sièges sur vingt-sept. Lazare Bertrand devint maire le 8 janvier 1936. Ancien combattant de la Grande Guerre, Croix de Feu, candidat anti-Front populaire aux élections législatives de 1936, il se rallia au maréchal Pétain. Le conseil élu en 1935 reste en place et l'opposition de gauche radicale et socialiste continue d'y siéger.

Mais le 10 juillet 1940 à Vichy, la IIIème République est morte. Dans le cadre de la Révolution nationale qu'il entreprend, Pétain entend anéantir les institutions de la République et établir un régime autoritaire. Une loi du 16 novembre 1940 décide que les conseillers municipaux et les maires seront désormais nommés dans les communes de plus de vingt mille habitants ce qui permet une solide épuration : on entreprend la chasse aux francs-maçons, aux communistes et aux juifs. Un arrêté ministériel du 29 mars 1941 confirme Lazare Bertrand dans ses fonctions de maire puis un arrêté préfectoral nomme les dix-huit membres du nouveau conseil municipal.

Le 17 mai 1941 a lieu l'installation du nouveau conseil municipal, à l'Hôtel de ville, sous la présidence du sous-préfet Stéphane Leuret. Sur les dix-huit conseillers, douze étaient membres de la majorité de droite de l'ancien conseil, élus avec Dupêchez en 1935. Parmi les six nouveaux conseillers, on remarque la présence d'une femme, Mme Renée Lorne, présentée comme « Veuve de guerre et Présidente d’œuvres sociales et de bienfaisance » (il s'agit des oeuvres d'assistance sociale des Croix de Feu transformées en Parti social français) et de deux éminents membres du corps médical : le docteur P. Picquet, président de l'Ordre des médecins et le docteur Ramon, directeur de l'Institut Pasteur, qui sera régulièrement absent pendant trois ans à toutes les séances du conseil municipal. Le maire est assisté de M. Brillat, représentant de commerce, premier-adjoint, et de M. Dechambre, Président du Comité d'entente des anciens combattants, second adjoint, tous deux occupaient ces mêmes fonctions dans le précédent conseil municipal. Stéphane Leuret fait une courte allocution toute entière inspirée des thèmes de la Révolution nationale et de la nécessaire obéissance au Maréchal Pétain : « Je veux simplement vous dire, au nom de M. le Préfet de l'Yonne et en mon nom personnel, toute la satisfaction que nous éprouvons à voir groupés, sous l'égide de notre Maréchal, pour une juste et saine administration de votre belle cité et pour le bien de tous à côté des anciens et dévoués collaborateurs que M. le Maire de Sens a gardé à ses côtés, une femme qui incarne la charité et le dévouement, les plus hautes personnalités de la science et des ouvriers animés du plus bel esprit social. Je vous remercie infiniment de cette collaboration que dès maintenant vous apportez à la grande oeuvre du redressement national dans l'esprit de la devise de l'Etat français : Travail - Famille - Patrie. » L. Bertrand remercie ensuite le sous-préfet de la confiance qu'il veut bien accorder au conseil municipal et propose le vote d'une adresse au Maréchal Pétain : « Le conseil municipal adresse au nom de la ville de Sens toute entière, l'expression de sa profonde reconnaissance à M. le Maréchal Pétain, Chef de l'Etat français pour le don total qu'il a fait à la France de sa personne. Il l'assure de sa respectueuse fidélité et lui fait la plus absolue confiance pour continuer, dans la voie de l'honneur et de l'intérêt national, le redressement de notre patrie. » Enfin le maire s'adresse aux conseillers pour les mettre au courant des travaux du conseil, puis rendre hommage aux conseillers sortants « lesquels à quelque nuance politique qu'ils aient appartenu, n'ont entendu (...) défendre d'autres points de vue que ceux relatifs à la bonne gestion de la cité. » Cet hommage rendu par le maire aux conseillers sortants tend à révéler chez lui une réelle indépendance d'esprit : il s'agit en effet d’hommes élus sur la liste du Front populaire. Dans une lettre au préfet, il avait d’ailleurs demandé que plusieurs d’entre eux soient maintenus, affirmant : « il m’est impossible d’envisager la possibilité de me séparer d’eux (…) Ce serait une vilaine action et une véritable faute politique. » S. Leuret ne l'ignore pas, lui qui est non seulement pétainiste mais collaborationniste, adhérent au RNP de Marcel Déat et qui mène une efficace et constante action de répression de l’activité communiste locale.

Pendant les trois années qui suivent, L. Bertrand est donc le maire vichyste de Sens. Mais les choses ne sont pas aussi simples. Patriote, il se montre hostile à la collaboration avec l’Allemagne nazie et entre en contact avec les résistants du mouvement Ceux de la Libération. Le 14 juin 1944 il est arrêté comme otage par les autorités allemandes et déporté au camp de Neuengamme.

Sources : ADY, 1 W 171. Archives municipales de Sens (compte-rendu des séances du Conseil municipal). Drogland Joël, Les Carnets de Lazare Bertrand, ANACR-SAS, Auxerre, 1999, 127 pages.

Joël Drogland

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