Il faut d’abord délimiter clairement le sujet.
Depuis le début de la guerre les Allemands ont décidé d’utiliser la population des pays occupés pour produire ce dont ils avaient besoin, réaliser des travaux, etc. Ils ont recouru à tous les moyens pour cela. Ils ont réquisitionné la production de très nombreuses usines ( automobile, aviation, métallurgie, chimie…) en faisant le chantage aux matières premières. Plusieurs usines du département fabriquent des filets de camouflage pour l’armée de l’air allemande (Luftwaffe), par exemple. Cette production est payée avec l’argent exigé du gouvernement de Vichy ( une clause de l’armistice contraint la France à verser 400 millions de francs par jour aux Allemands).
La deuxième méthode est la réquisition de travailleurs soit en France pour les chantiers ouverts par les Allemands dans le cadre de l’organisation Todt, en particulier pour la construction du « mur de l’Atlantique », soit à partir de 1942 en Allemagne. La loi de février 1943 instaure le Service du travail obligatoire (STO). Mais dans tous ces cas il ne s’agit pas de « déportation », même si certains des requis du STO voudraient qu’on leur accorde la qualification de « déportés du travail ».
Le sujet ne concerne que l’univers concentrationnaire au sens strict. Cet univers comprend les camps de concentration dont on connaît les noms, Buchenwald, Dachau, Neuengamme, Bergen-Belsen, Ravensbrück, Mauthausen, Sachsenhausen, en France celui de Natzweller-Struhof, etc.. mais aussi d’innombrables camps annexes ou kommandos, plus de mille au total, ( un des plus sinistrement célèbres est celui de Dora, devenu camp ensuite) ; il faut y inclure des camps où est mise en œuvre l’extermination, mais qui sont aussi des camps de concentration, comme Auschwitz et Maïdanek.
La première donnée, essentielle, est ce que nous ont transmis les survivants sur leur calvaire. Les récits, les témoignages, font tous état des conditions épouvantables dans lesquelles travaillaient les déportés. Germaine Tillion, qui a été déportée à Ravensbrück écrit : « C’était à la fois obtenir le plus fort rendement et créer un climat de férocité […] Le rendement qu’on a tiré de moi a dû être excessivement faible, car le plus souvent j’étais attelée à un rouleau de fonte qui était censé entretenir les routes du camp. C’est à peu près tout ce que j’ai fait : j’ai été terrassière pendant toute ma captivité, dernier degré dans la hiérarchie des « forçates » du camp. »
Jean Léger évoque le travail à Kochem (un des kommandos de Buchenwald) ; il s’agit d’installer une usine souterraine dans un tunnel ferroviaire (nous sommes en 1943, et les Allemands sont contraints d’enterrer leurs installations à cause des bombardements alliés). Le travail consiste à : « pratiquer dans les parois des excavations à des fins inconnues de nous. Le travail à la barre à mine, dans le rocher, est affreusement pénible. Chaque coup – j’en donne le moins possible – résonne douloureusement dans les bras et la colonne vertébrale. La poussière règne en maîtresse et s’infiltre partout : dans le nez, dans les yeux, et dans les poumons […] Partout, le rythme imposé est infernal. Les kapos hurlent sans cesse et frappent sans arrêt, pour un instant de repos, pour un regard trop appuyé, pour rien, comme cela, en passant, pour s’entretenir la main. Les forçats qui sortent les déchets sur des wagonnets le font au pas de course […] Le soir, après douze heures de travail dans ces conditions, nous rentrons en traînant nos morts sur des brouettes, vidés, au bord de la rupture. »
De très nombreux récits traduisent la même réalité : un travail harassant et simultanément une violence extrême, comme si les Allemands ne cherchaient pas à garder au moins la capacité de travail des déportés, alors qu’ils ont besoin de main d’œuvre. Le commandant de Buchenwald, Erich Koch, signe le 12 octobre 1939 un ordre significatif : « Je répète une fois de plus qu’il est strictement interdit d’employer dans le camp où ils sont internés des physiciens en tant que physiciens… »
Malgré les conditions épouvantables auxquelles ils étaient soumis, il ne faut pas oublier que dans un certain nombre d’usines (d’armement, en particulier), des déportés ont essayé, pour certains réussi, à opérer des sabotages. Le système nazi n’était pas parvenu à briser leur volonté de résister. Ils savaient, bien sûr, qu’ils risquaient la mort immédiate.
Quelle était donc la place du travail dans le système concentrationnaire ? Les choses ont évolué tout au long de la guerre, et surtout à partir de 1941-42. La guerre a d’une part augmenté très fortement les besoins en hommes, d’autre part précipité la mise en place de la « solution finale » de la question juive. Les tensions deviennent fortes au sein même de l’appareil nazi ; certains veulent donner la priorité à l’économie, à l’utilisation de la main d’œuvre constituée par les déportés qu’ils soient juifs ou non, d’autres moins. Voici ce que déclare Goering au cours du procès de Nüremberg : « A ce moment-là (en 1942) la masse humaine (des prisonniers de guerre russes) n’avait pas à nos yeux comme matière première (sic) et comme main d’œuvre, la valeur que nous lui accordons aujourd’hui, et le fait que des centaines de milliers de prisonniers soient morts d’épuisement et de faim est à déplorer, mais pas au point de vue racial : à cause de la perte de main d’œuvre subie. La liquidation des prisonniers de guerre russes est ralentie et un grand nombre est employé dans tous les secteurs de l’économie, évidemment en contradiction avec la Convention de La Haye de 19074. C’est finalement en 1942 que la ligne est fixée. C’est Oswald Pohl, chef de l’Office central de l’administration et de l’économie de la SS (Wirtschaftsverwaltungshauptamt, WVHA) récemment créé, responsable à ce titre de tous les camps de concentration rédige un texte qui définit les règles de l’exploitation du travail des déportés : « La guerre a amené un changement marqué dans les structures des camps de concentration et a considérablement changé leur rôle en ce qui concerne l’emploi des prisonniers . L’internement des prisonniers pour les seules raisons de sécurité, d’éducation ou de prévention, n’est plus la condition essentielle, l’accent est à porter maintenant sur le côté économique […] Pour cette raison j’ai rassemblé tous les chefs de l’ancienne inspection des camps de concentration, tous les commandants des camps et tous les directeurs et surveillants de travaux, les 23 et 24 avril 1942. J’ai résumé dans l’ordre ci-joint les points essentiels.. » Et l’ordre suit : « Le commandant du camp est seul responsable de l’emploi de la main d’œuvre disponible. Cet emploi doit être total au sens propre du mot, afin d’obtenir le rendement maximum […] Il n’y a pas de limite à la durée du travail […] Elle est fixée par les commandants de camps seuls. Toutes les circonstances qui pourraient entraîner un raccourcissement de la durée du travail (par exemple repas, appels..) doivent en conséquence être réduits à un strict minimum. Il est interdit de permettre de longues marches jusqu’aux lieux de travail […] Il appartient au commandant du camp de faire preuve d’initiative, d’apprécier avec intelligence les possibilités des groupes humains, afin d’obtenir d’eux le plus fort potentiel productif. »
Le ministre de la production industrielle et des armements, Speer, a essayé de prendre le contrôle d’une partie au moins des déportés, estimant que cette main d’œuvre serait beaucoup plus efficace si elle était sortie des camps. Il ne l’a obtenu que dans une faible proportion. Dans le cas où il a fait appel à des déportés pour ses usines ( il estime leur nombre à 160 000) et pas pour les entreprises appartenant à la SS, Speer a payé au WVHA une somme correspondant au tarif fixé d’avance. Himmler, malgré la priorité idéologique et répressive qu’il donne à sa gestion du système concentrationnaire, défend avec acharnement les intérêts de la SS. Il monnaye, c’est le WVHA qui s’en charge, l’utilisation de la main d’œuvre déportée. Par exemple, l’entreprise I.G. Farben, pour son usine d’Auschwitz, a payé le travail des déportés au WVHA au tarif de 4 marks par jour pour les ouvriers qualifiés, et 3 marks pour les manœuvres.
Il reste la question des déportés juifs. Depuis la conférence de Wannsee, en janvier 1942, la « solution finale » est mise en œuvre. Il demeure cependant des contradictions parmi les responsables nazis. Himmler, qui a dû remplacer Heydrich en juin 1942 après l’exécution de ce dernier par des résistants tchèques, a des arbitrages à rendre comme par exemple sur la question du déroulement dans le temps de la déportation de tous les juifs d’Europe, et sur celle de l’exploitation de cette force de travail5. Il aurait souhaité utiliser cette population pour les grands projets d’aménagement pour les territoires soviétiques conquis. Ceux-ci ne se réaliseront pas ; par contre dans le complexe d’Auschwitz d’I.G. Farben, la Buna, (voir plus haut) sont employés deux mille travailleurs juifs en 1942. Est créé le camp annexe de Monowitz qui permet d’éviter le trajet de 7 kilomètres qui séparent l’usine d’Auschwitz. Primo Levi a travaillé à la Buna.
Les considérations économiques ont toujours été présentes ; il semble qu’elles n’ont pas eu la priorité. Mais il n’y a de contradiction qu’en apparence. Les déportés, encore plus massivement les juifs, sont utiles, mais ils sont destinés à disparaître.
Jean Rolley (extrait de l'Yonne-Mémoire, Novembre 2006).