11 novembre 1943 : manifestations patriotiques dans l'Yonne

 

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, chaque commune de France avait construit un monument aux morts en hommage aux victimes de la guerre. Les cérémonies organisées chaque 11 novembre, devenu fête nationale en 1922, ont structuré une forme de deuil national qui, dans la modalité du souvenir et de la communion autour des morts, suscitait une forme de conscience nationale. Le 11 novembre est avant tout une fête républicaine qui n’est pas la célébration de la victoire mais l’hommage rendu aux morts pour la défense de la patrie.

 Le gouvernement de Vichy a essayé d’interdire tous les rassemblements populaires à l’occasion des commémorations nationales. Cependant des manifestations ont été organisées dès le 11 novembre 1940, en particulier à Paris où des lycéens et des étudiants se sont retrouvés à l’Arc de triomphe pour célébrer l’armistice. Cette manifestation est la première manifestation collective spontanée de résistance à l’occupant.

A l’automne 1943, la Résistance est davantage structurée. L’occupant et Vichy interdisent à la population française de célébrer le 25ème anniversaire de la victoire de 1918. A l’opposé, le Conseil national de la Résistance décide de faire du 11 novembre 1943 une importante journée patriotique en France. Le mot d’ordre est lancé à la BBC et il est relayé par les responsables de la Résistance intérieure.

Dans l’Yonne, plusieurs manifestations patriotiques sont organisées à l’occasion de cette fête nationale. A Migennes, des membres de l’antenne du groupe Bayard se rassemblent avec de nombreux civils au monuments aux morts « pour y déposer une gerbe sur laquelle avait été confectionnée un V avec une immense croix de Lorraine », d’après Luc Berton, qui ajoute « qu’une centaine de jeunes du dépôt est montée au monument malgré la présence des Allemands cantonnés dans une école toute proche ». A Joigny, Charny, Toucy, Dixmont et Guerchy des drapeaux tricolores sont aussi placés devant les monuments aux morts.

D’après le témoignage de Robert Loffroy, l’initiative de la commémoration de Guerchy  fut prise par de jeunes résistants appartenant au Front national. Une imposante couronne de fleurs, confectionnée par la mère de Pierre Houchot, avait été déposée dans la nuit au monument aux morts. Barrée d’un ruban tricolore, la gerbe de fleurs portait l’inscription : « Aux morts des deux guerres, aux patriotes assassinés par les Nazis ». Des tracts appelant à manifester le 11 novembre à 16 heures sont distribués dans tout le village. Le lendemain, à l’heure dite, près de quatre-vingts personnes sont rassemblées devant le monument aux morts du village. Des bouquets de fleurs sont déposés. Une jeune fille, Josette Bernard, s’avance et entonne La Marseillaise. A son tour, la foule reprend en chœur l’hymne national. Robert Loffroy, surpris par l’ampleur que prend ce rassemblement, affirme avoir vécu « les instants les plus inoubliables » de sa vie.

Un an après le 11 novembre 1942, date qui marque le début de l’occupation totale du territoire français, l’ensemble de ces manifestations du 11 novembre 1943 peut être analysé comme l’expression d’une double hostilité à l’égard de l’occupant allemand et du gouvernement de Vichy.

 

Sources : Prost Antoine, Les Anciens Combattants et la société française, 3 vol, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977. Noguères Henri, Histoire de la Résistance en France, tome 1, Robert Laffont, 1967. Boursier Jean-Yves, La Résistance dans le Jovinien et le groupe Bayard, Mémoire et Engagement, Chalon-sur-Saône, 1993, 151 p. Robert Loffroy, Souvenirs de guerre, manuscrit inédit.

 

Thierry Roblin

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