Mars-Juin 1941 : La campagne des " V "

Les premières inscriptions gaullistes apparaissent dans l’Yonne en octobre et novembre 1940, avant les premiers tracts. Le 19 novembre 1940, un rapport des Renseignements généraux relève un « Vive de Gaulle » à Auxerre. Le 29 novembre, le commissaire aux Renseignements généraux parle de « propagande anglophile » et signale que « papillons et graffitis favorables à l’Angleterre se multiplient, tout au moins à Auxerre » ; on observe des « drapeaux anglais grossièrement dessinés et coloriés ». Le commissaire ajoute encore que « dans la masse, les tendances pro-anglaises sont en nette progression » et que « le parti de de Gaulle gagne chaque jour du terrain ». Au début de 1941, le Courrier de l’air apporte dans le ciel de l’Yonne des nouvelles d’Angleterre. L’intérêt des Icaunais pour la France libre, l’espoir que de Gaulle représente pour beaucoup d’entre eux se révèlent par la campagne des « V », première manifestation publique lancée par la radio de Londres.

Jusqu’à l’automne 1940, les Français de la BBC ont craint de parler dans le vide. Quand arrivent les premières lettres de France, ils prennent conscience du fait qu’on les écoute et comprennent qu’ils incarnent l’espérance de beaucoup de Français occupés. De Gaulle est alors assez confiant pour ordonner par la voie de la radio une manifestation collective : faire le vide dans les rues de France pendant une heure, l’après-midi du 1er janvier 1941. Le succès est avéré dans la zone interdite du Nord, en Bretagne et banlieue parisienne. S’inspirant d’une action lancée en janvier 1941 par les Belges de la BBC, la section française lance, le 22 mars 1941, la consigne de couvrir les murs de France de « V », en l’honneur du roi Pierre de Yougoslavie qui a refusé de capituler devant les Allemands. La campagne est intensivement suivie dans les deux zones. La lettre « V », synonyme de « Victoire » devient le signe de la résistance à l’occupant, le symbole de la victoire sur le nazisme.

Des inscriptions fleurissent un peu partout dans les villes et les villages de l’Yonne. La police observe plusieurs « V » et de nombreuses inscriptions à Auxerre le 28 mars 1941, « Vive de Gaulle et Victoire anglaise », « Patience, on les aura les Boches », « Un bon Français doit écouter Londres. Vive de Gaulle. A bas Darlan. ». Le 31 mars, le Feldkommandant écrit au préfet de l’Yonne : « A la demande de l’émetteur gaulliste en Angleterre, des lettres V et des croix de Lorraine ont été inscrites en grand nombre la nuit dernière dans plusieurs localités. Elles sont une provocation pour l’armée allemande et devront être enlevées pour le 2 avril. Des contre-mesures seront prises à l’encontre de la population si de nouvelles inscriptions sont constatées ». Aussitôt, un arrêté préfectoral oblige les propriétaires à nettoyer chaque matin les murs et les façades afin d’en effacer les inscriptions, « vu la nécessité de maintenir la tranquillité et l’ordre public». Le 2 avril, le Bourguignon affirme que ces « inscriptions à la craie aussi fantaisistes que vaines » peuvent « provoquer des mesures très sévères à l’encontre de la population » et « attire l’attention des parents et des chefs d’établissements » afin qu’ils surveillent une jeunesse qui semble portée à ce genre d’action. Il rappelle que « les propriétaires et locataires seront tenus pour responsables et devront les faire disparaître dès qu’ils les remarquent ». Deux jours plus tôt effectivement, le directeur de l’Assistance publique a été arrêté pour présence sur la façade de sa maison de nombreuses inscriptions représentant des « V » et des croix de Lorraine. Le 3 avril, un inspecteur de police surprend une jeune fille de seize ans à tracer des « V » sur la poussière d’un car des Rapides de Bourgogne qui stationne gare des Migraines. Les inscriptions se multiplient et à la même époque des milliers de tracts sont lâchés dans le ciel. Le 18 avril les autorités analysent ainsi la situation : « cette propagande résulte des mots d’ordre diffusés par la radio britannique et que les partisans de l’ex général de Gaulle suivent avec d’autant plus d’empressement que son exécution est particulièrement facile. S’ils sont effacés régulièrement dans les villes, il n’en est pas de même dans les campagnes et les petites localités ». Le commissaire de police d’Auxerre déplore que « la jeunesse des écoles (…) se laisse séduire par le faux patriotisme et le côté romanesque de l’activité de l’ex général ».

Devant le succès croissant de la campagne des « V », les Allemands décident de réagir en récupérant l’opération pour les besoins de leur propagande. Ils lancent dans toute l’Europe une contre-offensive sur le thème « Victoria ! Victoire de l’Europe contre le bolchevisme ». A Paris, un « V » immense est installé sur la Tour Eiffel, un autre sur la Chambre des députés, souligné d’une banderole proclamant « L’Allemagne gagne sur tous les fronts ». Le 18 juillet, des « V » de grande taille sont peints à Joigny par des soldats allemands. Mais dans la nuit du 21 des croix de Lorraine y sont ajoutées ! En août 1941, les Allemands apposent des affiches portant le « v » de la victoire dans tout le département. Durant l’été et l’automne, le Courrier de l’Air continue de tomber du ciel et des tracts gaullistes sont distribués, alors qu’aucune véritable organisation de résistance n’existe encore dans l’Yonne.

« Fronde d’adolescent » selon l’expression de Jean-Louis Crémieux Brilhac, la campagne des « V » révèle le pouvoir mobilisateur de la radio. De Gaulle renouvelle par la suite les consignes de manifestations collectives à plusieurs occasions. La radio devient une arme.

 

Sources : ADY, 1 W 16, 1 W 36 et 1 W 96. Crémieux-Brilhac Jean-Louis, La France libre. De l’appel du 18 juin à la Libération, Saint-Amand, Gallimard, 1996, 969p. Signes de la Collaboration et de la Résistance, éditions Autrement/Ministère de la Défense, 2002, 175p.

 

Joël Drogland

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